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Sortir du gaz Russe exige de de la sobriété et de l'investissement dans les infrastructures, sans démagogie.

 

Résumé – Suite à la publication aujourd’hui de REPowerEU, la feuille de route de la Commission Européenne pour sortir de notre dépendance au gaz Russe, je propose un court éclairage qui sera publié également dans le journal Alternatives Economiques. C’est l’occasion de rappeler deux choses. D’une part que ce gaz Russe est aujourd’hui un revenu très important pour Poutine, et d’autre part que les efforts que nous allons devoir faire (rationnement et accélération des investissements) doivent être tournés le plus possible vers la transition énergétique pour lutter contre le climat et dans un esprit de cohésion à l’échelle européenne. Car il y a au fond deux risques : un retour en arrière sur le plan climatique, et des tensions intra-européennes. Les précisions apportées aujourd’hui sur REPowerEU explorent assez bien le moyen long terme (2027-2030) et sont intéressantes mais elles restent floues pour ce que nous devons faire pour atteindre la réduction promise pour cette année. Est-ce une stratégie pour ne pas dévoiler toutes nos cartes à Poutine ? ou bien faut-il y voir une délégation aux états ? un besoin de ne pas interférer avec le marché de l’électricité ? En tout cas, ce n’est pas complètement rassurant.

Introduction

La crise ukrainienne nous a permis de prendre la mesure de l’ampleur de notre problème énergétique, notamment au travers des sommes payées directement à la Russie pour assouvir notre dépendance. Le CREA (Centre for Research on Energy and Clean Air) en propose une estimation depuis le 24 février, date de démarrage de la guerre et nous approchons les 50 milliards d’euros, soit environ le budget annuel de l’armée russe. Avec cela, nous achetons majoritairement du pétrole et du gaz mais aussi un peu de charbon.

A l’échelle de l’Union Européenne, sur les 4000 TWh de gaz que nous consommons chaque année, seuls 10 % sont obtenus à l’intérieur de nos frontières, et c’est 1550 TWh, c’est à dire presque 40%, qui viennent de Russie et selon la Commission, nous sommes descendus à 20% sur les premiers mois de 2022. Nous nous sommes engagés dans le plan « REPowerEU », affiné aujourd’hui 18 mai lors d’une conférence de presse, à diminuer ces importations de plus de 1000 TWh d’ici la fin de l’année, et à les ramener à zéro avant 2027. Pour cette année, des sources supplémentaires sont déjà sécurisées : 100 TWh par le réseau à partir d’Algérie au sud et d’Azerbaïdjan à l’Est, 500 TWh supplémentaires de gaz liquéfié (GNL) acheminés par les terminaux méthaniers et quelques dizaines de TWh avec le développement du biogaz. La Commission mis en place d’une plateforme d’achat communs pour le gaz, présentée le 8 avril dernier, afin d’éviter la compétition entre les états membres. Il reste donc à savoir comment diminuer aujourd’hui notre consommation de gaz de 350-400 TWh environ. La publication du 18 mai a permis d’étayer la vision de la Commission pour 2027 en lien avec le ‘fit for 55’ de 2030, mais elle est restée assez évasive sur les instruments concrets à mettre en œuvre pour atteindre nos objectifs pour fin 2022.

Substitution et réduction

Cette consommation se répartit dans trois grands secteurs : le bâtiment (chauffage et cuisson dans le résidentiel et le tertiaire), l’industrie (pour la chaleur ou la chimie comme avec des engrais), et la production d’électricité. Examinons ce qu’il est possible de faire du jour au lendemain, soit par substitution de vecteur énergétique, soit par une réduction pure et simple.

Pour ce qui est de la substitution, c’est surtout dans le secteur de la production d’électricité qu’elle est rapidement possible en augmentant le taux d’utilisation des centrales biomasse, des centrales à charbon ou des centrales nucléaires, mais aussi en accélérant le développement de nouvelles capacités renouvelables éoliennes ou photovoltaïques. Notons qu’en France nous allons avoir un sérieux problème avec l’électricité encore plus qu’avec le Gaz avec 12 réacteurs nucléaires sur 56 qui seront peut-être encore à l’arrêt à cause des problèmes de corrosion. Sur le développement des renouvelables à l’échelle européenne le chiffrage de la Commission pour cette année n’est pas clair, 500 TWh de gaz en moins sont mentionnés ici dans des objectifs de court terme, mais ça n’est évidement pas pour cette année puisque l’on ajoute environ 30 TWh d’électricité renouvelable chaque année en Europe.

Côté rationnement si l’on pense en général à l’industrie, c’est que rien ne s’oppose techniquement à sa mise en œuvre. Les conséquences économiques peuvent être importantes et ressenties dans toute l’Union européenne, mais elles restent faibles par rapport à ce que nous avons connu avec le COVID. En outre, l’organisation du rationnement et des niveaux d’approvisionnements envisagés est une tâche complexe qu’il vaut mieux préparer aujourd’hui que dans l’urgence le jour où Poutine décidera de couper les vannes. Le chiffrage des économies sur le très court terme est pour l’instant une pièce manquante du puzzle et l’on peut regretter que l’Europe n’ai pas approfondie plus explicitement la question.

Nous aurions dû envisager depuis quelque temps déjà une forme de rationnement temporaire dans le secteur des bâtiments tertiaires et résidentiels en encourageant la baisse du chauffage qu’il soit gaz, fuel ou électrique. L’Agence internationale de l’énergie (AIE) estime qu’un degré de moins sur les consignes de chauffage nous ferait gagner 100 TWh de gaz. Pour mettre cela en œuvre, il n’existe pas d’autre moyen que l’incitation par les prix. Or, l’enjeu est de ne pas laisser sur le carreau des foyers qui connaissent déjà une forte précarité énergétique et qui chauffent déjà leur logement 2 à 3°C moins que les autres.

Dans toutes ces mesures sur le court terme, la Commission ne veut sans doute pas être trop directive, sur le fonctionnement du système électrique et du marché qui l’accompagne, ou sur toute forme de rationnement. C’est pourtant dans cette crise que nous aurions besoin d’une Europe politique forte et il faut espérer que cette absence de plan précis publié soit plus une stratégie de communication qu’une absence totale de réflexion et c’est sans doute ici aux états de prendre leurs responsabilités.

Risques et opportunités pour le climat

Cette crise nous met face au mur vis-à-vis de notre consommation de gaz, mais aussi de celle de pétrole. Il y a un risque qu’elle vienne freiner la transition énergétique nécessaire à éviter la catastrophe climatique, si par exemple nous choisissons de produire l’électricité avec plus de charbon, car c’est un levier facile et rapide qui pourrait diminuer la consommation de gaz de 250 TWh, mais aussi si nous investissons trop massivement dans le GNL, car les tensions que nous allons générer sur ce marché mondial pourraient bien pousser certains pays à l’autre bout du monde à réinvestir dans le charbon.

Pourtant, la crise ukrainienne est aussi une occasion d’accélérer la transition énergétique, avec le biogaz si l’on maintient bien la non-concurrence avec l’alimentation, avec l’éolien et le photovoltaïque qui font chaque année diminuer nettement notre consommation de gaz, mais aussi avec la rénovation des passoires énergétiques et le déploiement des pompes à chaleur. REPowerEU veut accélérer les procédures pour les projets éoliens, et imposer le photovoltaïque sur certaines toitures. L’Europe a prévu de mettre à disposition 300 milliards d’euros dont 95% dédiés à l’accélération des investissements dans la transition énergétique d’ici 2027.

De l’argent public encore trop mal fléché en France

En France, la rénovation reçoit encore des moyens trop limités par rapport à l’investissement nécessaire : l’Etat a apporté un demi-milliard avec « ma prime rénov » depuis janvier 2022, et le même montant pour augmenter le chèque énergie de 100 euros pour les deux déciles les plus pauvres, alors que 26 milliards ont été mis sur la table dans le bouclier tarifaire pour empêcher la hausse des prix du gaz et du pétrole depuis l’automne 2021. Cette politique est démagogique. Car appliquée uniformément, elle est en opposition avec ce dont nous avons besoin : aucune incitation à consommer moins, très peu d’investissement dans les infrastructures et très peu d’accompagnement de ceux qui sont réellement en difficulté. Au-delà des très faibles montants, la Cour des comptes a bien montré que le schéma de couplage entre l’accompagnement des précaires énergétiques et les investissements dans la rénovation était largement perfectible. La cohérence d’ensemble avec l’objectif d’interdiction des logements classés G en 2025 est pour l’instant assez faible.

Enfin, cette crise appelle l’Europe à une réponse unie, chaque pays a ses particularités, des niveaux de dépendance variés au gaz et à la Russie. Il faut éviter d’attiser des tensions internes critiquant les choix des uns et des autres, car personne n’est exemplaire, ou une gestion individualiste des réserves restantes. L’Ukraine l’a bien compris en se gardant de couper l’approvisionnement européen en gaz qui passe par son territoire. Poutine aussi. Mais agir collectivement n’empêche pas d’être moteur sur certains sujets. La mise en œuvre d’une sobriété inclusive a quelque chose à nous apprendre sur notre capacité à consommer moins dans un monde contraint. Il faut électrifier les usages avec des pompes à chaleur et des véhicules électriques, la production d’hydrogène vert pour l’industrie. Dans le même temps, il est indispensable de développer notre production bas carbone renouvelable, mais aussi, à plus long terme en France, de nouvelles centrales nucléaires. Nous devons cesser de mettre toute notre énergie dans l’opposition entre nucléaire et renouvelable, ou entre sobriété et technologie, pour nous tourner vers une accélération sur tous les fronts. Car ces guerres de chapelles par lesquelles nous nous empêchons d’avancer font surtout les affaires des pays exportateurs de gaz et de pétrole en général et de Poutine en particulier, pas celles des Ukrainiens ni les nôtres.